23 septembre 2009
Gaby, Oh Gaby
À Gabrielle d’Estrées 
22 octobre 1597
Mes chères amours, il faut dire vrai, nous nous aimons bien ; certes pour femme, il n’en est point de pareille à vous ; pour homme, nul ne m’égale à savoir bien vous aimer. Ma passion est toute telle que quand je commençois à vous aimer ; mon désir de vous revoir, encore plus violent qu’alors ; bref je vous chéris, adore et honore miraculeusement. Pour Dieu, que toute cette absence se passe comme elle a commencé et bien avancé ! Car dans dix jours j’espère mettre fin à ce mien exil. Préparez-vous, mon tout, de partir dimanche, et lundi être à Compiègne ; si vous y pensez être ce jour, il m’arrivera bien des affaires, ou je m’y trouverai. Madame de Vau est ici ; je ne l’ai vue ni ne la verrai si ne me le commandez. Bonsoir, mon cœur, je vous baise un million de fois les mains. Ce 22e octobre. D’Amiens.
Henry (le quatrième,roi de France et de Navarre, ndm)
Pour illustrer cette lettre enflammée, j'ai cherché un portrait de la belle Gabrielle, morte assez opportunément alors qu'Henri devait, pour contenter le Pape et la cour, épouser une princesse italienne (Marie de Médicis). Je tombe sur ce joli minois, mais suis bien emmbêtée pour citer le nom
de son auteur, car une source me dit "par Lavinia Fontana" et une autre me dit "à la manière de Lavinia Fontana", et une autre encore dit que c'est une peinture de Lavinia Fontana mais ne cite pas le nom de Gabrielle d'Estrées. Pas moyen sur le net de trouver le fin mot de l'histoire... Comme quoi il faut quand même se méfier de ce qu'on trouve sur la toile d'araignée mondiale !
Tant pis, ou tant mieux, car ça m'aura permis d'apprendre l'existence de Lavinia Fontana (ci-contre à gauche : autoportrait de la dame), femme peintre italienne du 16e siècle. Déjà une femme peintre ce n'est pas si fréquent, mais en plus elle s'est mariée avec un peintre qui a arrêté sa carrière pour l'aider et s'occuper des enfants et de la maison ! Comme quoi, il y a eu des précurseurs ! (moi je suis pour donner des années de majoration pour la retraite aux hommes aussi s'ils s'arrêtent de travailler pour s'occuper des enfants).
Edit du lendemain : ça me rappelle une page que j'ai écrite sur les manipulations d'images (y a un bout de temps ! mon D*** que le temps passe vite !)
22 avril 2009
Lettre de Boris Vian au provéditeur-éditeur sur quelques équations morales
Le début de cette lettre s'applique tellement bien à ma pauvre cervelle engourdie par les vacances et à ce blog !... Donc voici une petite crotte intellectuelle rayée en hélice :
Monsieur,
J'ai tenté depuis des semaines d'apporter au numéro que vous pressez une contribution valable, mais la sécheresse glaciale (si l'on ose préciser qu'il s'agit de glace sèche) de mon esprit n'a d'égale que la rigidité difforme de mes méandres cérébraux, et vous concevez que le tourbillon nerveux qui fait la force ordinaire de mon raisonnement se trouve quelque peu désorienté à suivre ces grandes voies rectilignes et désolées ; aussi, je n'ai pu accoucher que de quelques crottes intellectuelles des plus minables, encore qu'elles se trouvent rayées en hélice, ce qui peut surprendre. J'étais sur la voie de découvertes fructueuses concernant Dieu et son calcul, mais une équation de base me manque encore ; j'ai, cependant, abordé brusquement, un matin, une venelle étroite qui me semble pouvoir receler quelques fructueux développements. J'inclinerais à croire qu'il s'agit de morale, et je vais vous proposer telles quelles mes premières remarques. Il se peut que d'éminents pataphysiciens, moins touchés que moi par le piripipiose de l'hiver, (qui me paralyse, il faut l'avouer) y trouvent un point de départ à quelques exercices scientifiques de bon goût.
C'est encore une fois la Sagesse des Nations que j'ai mise à contribution. Ce réservoir inépuisable de matière pataphysique est une gamelle où je patouille avec une joie toujours neuve, et ma (modeste) découverte de ce jour me fut peut-être soufflée par la vue du chat de la maison (un chartreux écouillé mais fort sympathique) qui me remit sur la piste d'un vieux proverbe désuet, usé jusqu'à l'âme et qui ne semblait plus devoir rendre d'ultérieurs services (est-ce un service qu'il m'a rendu, voilà le point en débat, mais je m'attarde en parenthèses et je vous fais languir, pardon, monsieur).
" A bon chat bon rat "
peut donc paraître d'une nouveauté restreinte, mais se prête, vous l'allez voir, à de mirificques transformations (...) la suite ? c'est ici
PS : cette année est le cinquantenaire de la mort de Boris Vian.
PS2 : je crois que ce portrait de Boris Vian est de Jean Cocteau, mais je n'en ai pas trouvé trace dans gougueule. Tout commentaire pertinent ou impertinent à ce sujet sera bienvenu.
15 mars 2009
Quelle coquine cette Aurore !
Non non ! on n'est plus dans la semaine coquine, mais dans la rubrique "c'est du poulet" (tu te rappelles ce que ça
veut dire ?). Je voudrais vous parler de George Sand (ЖОРЖ САНД pour les russophones) et de sa correspondance avec Alfred de Musset.
D'Alfred à George :
Quand je mets à vos pieds un éternel hommage,
Voulez-vous qu'un instant je change de visage ?
Vous avez capturé les sentiments d'un coeur
Que pour vous adorer forma le créateur.
Je vous chéris, amour, et ma plume en délire
Couche sur le papier ce que je n'ose dire.
Avec soin, de mes vers lisez les premiers mots
Vous saurez quel remède apporter à nos maux.
Et comme tu es un petit malin (ouais, je préfère parler aux garçons !), tu as compris que c'est un acrostiche.
Réponse de George à Alfred : 
Cette insigne faveur que votre coeur réclame
Nuit à ma renommée et répugne à mon âme.
Et encore de George à Alfred :
Je suis très émue de vous dire que j'ai
Bien compris l'autre soir que vous aviez
Toujours une envie folle de me faire
Danser ; je gerde le souvenir de votre
Baiser...
Là c'est plus vraiment un acrostiche, il faut... puis non je te le dis pas ! tu vas bien trouver tout seul...
PS : j'ai publié une nouvelle page dans Fastportraits.
08 février 2008
Héloïse et Abélard II
onc maintenant que tu connais le contexte, tu es à même de goûter toute la saveur des textes qui suivent.
Lettre II de Héloïse à Abelard
Où l'on voit que oui, ma pauvre chérie, les mecs sont tous les mêmes : ce qu'ils veulent c'est niquer, un point c'est tout !
(...) Dis moi seulement, si tu le peux, pourquoi, depuis notre conversion monastique, que tu as seul
décidée, tu m'as laissée avec tant de négligence tomber en oubli ; pourquoi tu m'as refusé la joie de tes entrevues, la consolation de tes lettres. Dis‑le, si tu le peux, ou bien je dirai, moi, ce que je crois savoir, ce que tous soupçonnent ! C'est la concupiscence, plus qu'une affection véritable, qui t'a lié à moi, le goût du plaisir plutôt que l'amour. Du jour où ces voluptés te furent ravies, toutes les tendresses qu'elles t'avaient inspirées s'évanouirent (...)
Au nom de Dieu même à qui tu t'es consacré, je te conjure de me rendre ta présence, dans la mesure où cela t'est possible, en m'envoyant quelques mots de consolation. Fais-le du moins pour que, nantie de ce réconfort, je puisse vaquer avec plus de zèle au service divin ! Quand jadis tu m'appelais à des plaisirs temporels, tu m’accablais de lettres (...) Ne serait‑il pas plus juste de m'exciter aujourd'hui à l'amour de Dieu, que de l’avoir fait jadis à l'amour du plaisir ! Considère, je t'en supplie, la dette que tu as envers moi ; prête l'oreille à ma demande. Je termine d'un mot cette longue lettre : adieu, mon unique.
Lettre III de Abélard à Héloïse
Où l'on voit que les mecs sont quand même des baratineurs de première, et cela dès le XIIe siècle !
(...) Depuis que nous avons abandonné le siècle pour nous réfugier en Dieu, il est vrai que je ne t'ai encore écrit ni pour consoler ta douleur ni pour t'exhorter au bien. Pourtant, ce mutisme n'est pas dû à la négligence, mais à la très grande confiance que j'ai en ta sagesse. Je n'ai pas cru que de tels secours te fussent nécessaires : la grâce divine te comble en effet avec tant d'abondance (...)
Lettre IV de Héloïse à Abélard
Où l'on voit que cette pauvre Héloïse est grave en manque ... (ça me fait penser à Thérèse)
Je voudrais faire une digne pénitence de ma faute (...) Comment peut‑on en effet parler de pénitence pour les péchés, quel que soit le traitement infligé au corps, si l'esprit garde encore la volonté de pécher et brûle de ses anciens désirs ? (...) D'autant que ces voluptés chères aux amants que nous avons
goûtées ensemble me furent douces et que je ne peux ni les détester, ni les chasser de ma mémoire. Où que je me tourne, elles s'imposent à mes yeux avec les désirs qui les accompagnent. Même quand je dors elles ne m'épargnent pas leurs illusions. En pleine solennité de la messe, lorsque la prière doit être plus pure, les représentations obscènes de ces voluptés captivent totalement mon âme si bien que je m'abandonne plus à ces turpitudes qu'à la prière. Alors que je devrais gémir des fautes commises, je soupire plutôt après les plaisirs perdus. Non seulement les actes réalisés, mais aussi les lieux et les moments où je les ai vécus avec toi sont à ce point fixés dans mon esprit que je refais tout avec toi dans les mêmes circonstances, et même dans mon sommeil ils ne me laissent pas en paix (...) Or, dans toute ma vie, Dieu le sait, c'est toi plus que Dieu que je crains d'offenser, à toi plus qu'à Lui que je désire plaire. C'est ton ordre qui m'a entraînée à prendre l'habit religieux, et non l'amour de Dieu. Vois quelle vie malheureuse et plus misérable que tout je mènerai si j'ai affronté cela en vain, alors que je n'ai rien à attendre comme récompense après ma mort. Longtemps ma dissimulation t'a trompé, comme beaucoup d'autres, et tu as pris mon hypocrisie pour de la piété (...)
Tu peux consulter l'intégralité des lettres là.
04 février 2008
Héloïse et Abélard
ans la catégorie "C'est du poulet" (rappel pour ceux qui n'auraient pas suivi : poulet = billet galant, et billet ¹ papier monnaie, tu penses qu'à ça ou quoi ?) j'ai trouvé de jolies lettres d'Héloïse et Abélard. Mais avant de te les donner à lire, faut que je t'explique un peu leur histoire, sinon tu vas rien comprendre.
Héloïse et Abélard tout le monde en a entendu parler (sauf monsieur de K, mais lui il repeint la
salle de bains, alors on peut pas tout lui demander non plus !). C'est comme Tristan et Iseult, Roméo et Juliette, Lagarde et Michard, des couples mythiques (si tu connais pas Lagarde et Michard c'est que tu as moins de 30 ans). Mais connaît-on vraiment leur histoire ? Moi en tout cas je ne la connaissais pas.
Je ne connaissais pas la conjugaison du verbe connaître non plus ... tu savais toi à quelles personnes et quels temps il faut mettre un accent circonflexe sur le i ? (ça me rappelle ma relation passionnelle avec l'accent circonflexe) Ben y'en a un à l'infinitif connaître, au futur et au conditionnel (normal ces temps sont construits sur l'infinitif) à toutes les personnes, et au présent à la 3e personne du singulier : il connaît.
Bon, t'en as rien à faire de la conjugaison et tu voudrais bien connaître l'histoire d'Héloïse et Abélard ? J'y viens, j'y viens !
Abélard était un joli coeur, fin lettré, habile théologien et poète, qui sévissait à Paris au tout début du XIIe siècle. Héloïse était une jeune fille pure et très belle. Son oncle, le chanoine Fulbert, confia à Abélard le soin d'éduquer la belle. Et arriva ce qui devait arriver, Héloïse et Abélard se connurent dans le sens biblique. Ils se marièrent en secret et eurent un fils qu'ils prénommèrent Astrolabe (ce qui, il faut l'avouer, est peu banal !). Mais l'oncle, furax (mais non, Fulbert on t'a dit !), fit émasculer Abélard par des hommes de main (à l'époque on rigolait pas avec l'honneur des jeunes filles !). Les deux amants, séparés, chacun dans un couvent, entretinrent une correspondance enflammée et érudite.
Leurs lettres ont été publiées dès le XIIe siècle et cette triste histoire a inspiré maints écrivains et traducteurs (les lettres sont écrites en latin). Et donc la prochaine fois je te donne à lire un extrait de leurs échanges épistolaires.
11 janvier 2008
Bon anniversaire Simone !
Le 9 janvier était le centième anniversaire de la 
naissance de Simone de Beauvoir. Elle a fait la couverture du Nouvel Obs (à en croire monsieur de K d'une très jolie façon !...) et j'ai lu cet article très intéressant. Je voulais lui rendre hommage en publiant une lettre d'amour, et j'en ai trouvé une sur un site que j'ai déjà pillé pour ma rubrique c'est du poulet.
Lettre de Violette Leduc à Simone de Beauvoir - automne 1950
Chère Simone de Beauvoir,
Comme vous étiez belle, comme vous êtes belle lorsque vous apparaissez avec votre manteau noir, votre manteau de fourrure et lorsque vous apparaissez sur la banquette des restaurants avec votre tailleur, votre jersey blanc, votre velours rouge, vos bijoux. Comme vous êtes mince, élégante, altière. Quelle affirmation lorsque vous entrez dans le café. Comme votre arrivée hier a été amicale. Je m’interdisais de vous écrire que je vous aime depuis que je suis revenue de Montjean. Aujourd’hui je ne peux pas me taire. (...) Écrire est devenu mon métier grâce à vous. Il faut que j’exerce ce métier avec honnêteté, fermeté, conviction. Pendant que j’écrirai des livres mon sentiment pour vous, mon amour ne sera pas stérile. (...) J’ai un lecteur pour chaque livre qui vaut dix mille, cent mille lecteurs, c’est vous. Je ne veux plus de ce mauvais déclic, toujours le même vers minuit, que j’ai eu au « Harry’s Bar ». C’est de la mauvaise féminité, de l’infantilisme, une contorsion, une grimace comme vous dites. Je
sais depuis la nuit dernière que cette petite crise est un refoulement sexuel, mon découragement littéraire, un prétexte. Ne parvenant plus à me dominer en vous voyant, en vous désirant, je me veux triste pour me sauver, pour attirer votre attention. Je lutterai de toutes mes forces au « Harry’s Bar ». Apprendre à renoncer, à mériter votre amitié, les soirées que vous me donnez. (...) Je vous aime, j’ai donc peur souvent de vous perdre ou bien de perdre un peu ce que j’ai de vous. Enfin je n’ai que vous sur tous les plans. Vous êtes ma famille, mon travail, mon indépendance. C’est pour vous que je tends vers certaines perfections mais je flanche aussi. Quand je ne vous dis pas franchement mes bassesses, j’ai peur, je vous crains. Mais je ne vous cache rien chère Simone de Beauvoir. (...)
J’ai oublié de vous dire que j’avais vu Les lumières de la ville. Je l’ai vu avec Jacques Guérin. Et j’ai vu L’Intrus avec Lucienne dont je vous ai parlé. Je vous donne ces détails par besoin de pureté. Vous ne m’aimez pas comme je vous aime. Quel privilège. Je vous aimerai toujours et ce sera toujours beau.
Photographies : Henri Cartier Bresson 1947 et Robert Doisneau 1944
15 juillet 2007
Douce, comme ton haleine près de mon épaule
Erich Maria Remarque, à Marlene Dietrich 25 novembre 1937, Porto Ronco 
C’est la nuit et j’attends que tu appelles de New York. Les chiens dorment autour de moi, et le gramophone passe - des disques que j’ai trouvés,- easy to love, I got you under my skin awake from a dream.
Ma tendre ! Ma douce bien-aimée ! une petite branche des mimosas qui poussent autour de ma maison est en fleur depuis quelques jours. Le matin, dorée, elle pend du mur blanc dans le soleil. Douce, comme ton haleine près de mon épaule, dans ton sommeil. Ma plus douce - parfois la nuit, je tends le bras et veux attirer ta tête plus près de moi - Mais chez toi il fait jour, les lumières dans les rues ne se mettent à briller que peu à peu, tu te tiens dans ta chambre, quelqu’un va sortir dîner avec toi, aller au théâtre, et sur le lit sont posées les robes du soir et tu ne sais pas si tu dois mettre la blanche avec le corsage doré de Schiaparelli ou la noir et or de chez Alix. ( ?) petit gars de la patinoire ! Gagneur
d’argent ! Est-ce que tu es habillée chaudement en dessous ? Quelqu’un prend-il soin de toi ? Tout à l’heure, nous irons dans la plus grande pâtisserie et tu auras du chocolat chaud avec de la chantilly et une gigantesque assiette de gâteaux aux pommes. Celui avec les bandes croisées sur le dessus. Et une tête de nègre. Le tout avec autant de chantilly que tu voudras.
Mais à quoi cela sert-il de se tromper soi-même avec des souvenirs tendres, je t’aime ma douce, et tu me manques horriblement, je m’efforce de ne pas y penser, à l’obscurité, à cet instant où je venais chez toi et la lumière était déjà éteinte, et tu sortais de l’obscurité et volais dans mes bras et la chambre et la nuit et le monde tombaient en morceaux et tes lèvres étaient la chose la plus douce du monde et tes genoux venaient et tes épaules et ta voix tendre- reviens, reviens- Ma bien-aimée tremblante que j’aime infiniment.
d'autres lettres http://www.fondationlaposte.org/article.php3?id_article=437
22 juin 2007
Rimbaud
Suite à mon week-end à Charleville-Mézières, j'ai enquêté sur Arthur Rimbaud : effectivement, Filaplomb avait raison, il ne portait pas trop sa ville natale dans son coeur ...
Arthur Rimbaud par Ernest Pignon-Ernest
Lettre d'Arthur Rimbaud à Georges Izambard (son professeur de lycée, parti de Charleville, avec qui il s'est lié d'amitié) - Charleville, 25 août 1870 (le 19 juillet, la France a déclaré la guerre à la Prusse, d'où les pioupious, petit nom des fantassins pendant cette guerre de 1870 - Rimbaud a 16 ans)
Monsieur,
Vous êtes heureux, vous, de ne plus habiter Charleville ! - Ma ville natale est supérieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela, voyez-vous, je n'ai plus d'illusions. Parce qu'elle est à côté de Mézières, - une ville qu'on ne trouve pas, - parce qu'elle voit pérégriner dans ses rues deux ou trois cents de pioupious, cette benoîte population gesticule, prudhommesquement spadassine, bien autrement
que les assiégés de Metz et de Strasbourg ! C'est effrayant, les épiciers retraités qui revêtent l'uniforme ! C'est épatant, comme ça a du chien, les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers, et tous les ventres, qui, chassepot au coeur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières ; ma patrie se lève !... Moi, j'aime mieux la voir assise ; ne remuez pas les bottes ! c'est mon principe.
Je suis dépaysé, malade, furieux, bête, renversé ; j'espérais des bains de soleil, des promenades infinies, du repos, des voyages, des aventures, des bohémienneries enfin ; j'espérais surtout des journaux, des livres...
Rien ! Rien ! Le courrier n'envoie plus rien aux libraires ; Paris se moque de nous joliment : pas un seul livre nouveau ! c'est la mort ! Me voilà réduit, en fait de journaux, à l'honorable Courrier des Ardennes, - propriétaire, gérant, directeur, rédacteur en chef et rédacteur unique : A.Pouillard ! Ce journal résume les aspirations, les voeux et les opinions de la population ; ainsi jugez, c'est du propre !... On est exilé dans sa patrie !!!
Edit quelques heures après :
Filaplomb me fait remarquer le néologisme "patrouillotisme" (sorte de coït surnaturel entre "patrouille" et "patriotisme") (et peut-être même "trouille). Et je me rends compte que j'aurais pu vous donner quelques explications, d'autant que j'ai découvert des mots intéressants à visiter :
Prudhomme (Monsieur Joseph), personnage d’Henri Monnier (la Famille improvisée, comédie, 1831; Grandeur et décadence de M. Joseph Prudhomme, id., 1853; Mémoires de Joseph Prudhomme, récit, 1857), prototype du petit-bourgeois ouvert au progrès, mais dont la curiosité est gâchée par le conformisme, le contentement de soi et la jobardise. (à ne pas confondre avec prud'homme)
prudhommesque adj. Litt. À la fois banal, niais et prétentieux. (de Prudhomme donc, et pas de prud'homme ...)
spadassin n. m. Litt., vieilli Assassin à gages. (et l'adjectif "spadassine" est donc aussi une invention rimbaldienne, de même que "bohémiennerie") (et l'adjectif "rimbaldien" n'est pas une invention keravelienne ...) ("keravelien" par contre est tout à fait inventé ! mais dans 150 ans, qui sait s'il ne sera pas entré dans le dictionnaire ?...)
Et un petit poème de Rimbaud, ça te dirait ?
07 juin 2007
Chaud ... derlos
J'ai hésité entre les catégories "c'est du poulet" et 
"Mme de Keravel critique littéraire", car c'est une lettre, certes, mais extraite d'un roman épistolaire (qui n'est pas un roman parlant de duel, même si ce roman-ci se termine effectivement par un coup de pistolet).
Madame Kiki Posuto parle de livre Bingo, celui-ci en est un pour moi. Beaucoup de gens connaissent ce livre, mais par l'intermédiaire d'un film (il y a eu au moins 3 ou 4 adaptations). J'aime beaucoup le film de Stephen Frears (avec Glen Close et John Malkovitch) les autres je ne les ai pas vus. Mais le livre est mille fois plus intéressant. On y déguste les turpitudes du couple Merteuil / Valmont, ces deux personnages qui exercent leur intelligence, leur finesse, leur ambition à embrouiller les autres dans des histoires de cul coeur (à l'époque il n'y avait pas le CAC40, les élections présidentielles ou Normale Sup, et les gens entreprenants n'avaient pas grand chose à entreprendre, surtout dans la noblesse ou il était de toute façon interdit de travailler).
Les liaisons dangereuses - Choderlos de Laclos - 1782
Lettre 100 : Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil
Valmont a parié avec Merteuil qu'il séduirait Mme de Tourvel, parangon de vertu. L'enjeu : une nuit d'amour (avec la Merteuil, et vu le zèle de Valmont à gagner son pari, elle doit être un sacré bon coup !). Mais Mme de Tourvel, au moment de l'hallali saute dans son carrosse et détale.
on amie, je suis joué, trahi, perdu; je suis au désespoir : Madame de Tourvel est partie. Elle est partie, et je ne l'ai pas su ! et je n'étais pas là pour m'opposer à son départ, pour lui reprocher son indigne trahison ! Ah ! ne croyez pas que je l'eusse laissée partir; elle serait restée; oui, elle serait restée, eussé-je dû employer la violence. Mais quoi ! dans ma crédule sécurité, je dormais tranquillement; je dormais, et la foudre est tombée sur moi. Non, je ne conçois rien à ce départ; il faut renoncer à connaître les femmes.
Quand je me rappelle la journée d'hier ! que dis-je? la soirée même! Ce regard si doux, cette voix si tendre ! et cette main serrée ! et pendant ce temps, elle projetait de me fuir ! O femmes, femmes ! Plaignez-vous donc, si l'on vous trompe ! Mais oui, toute perfidie qu'on emploie est un vol qu'on vous fait.
Quel plaisir j'aurai à me venger ! je la retrouverai, cette femme perfide; je reprendrai mon empire sur elle. Si l'amour m'a suffi pour en trouver les moyens, que ne fera-t-il pas, aidé de la vengeance ? Je la verrai encore à mes genoux, tremblante et baignée de pleurs, me criant merci de sa trompeuse voix; et moi, je serai sans pitié.
Que fait-elle à présent ? que pense-t-elle? Peut-être elle s'applaudit de m'avoir trompé; et fidèle aux goûts de son sexe, ce plaisir lui paraît le plus doux. Ce que n'a pu la vertu tant vantée, l'esprit de ruse l'a produit sans effort. Insensé ! je redoutais sa sagesse; c'était sa mauvaise foi que je devais craindre.
(...)
Mais quelle fatalité m'attache à cette femme ? cent autres ne désirent-elles pas mes soins ? ne s'empresseront-elles pas d'y répondre ? Quand même aucune ne vaudrait celle-ci, l'attrait de la variété, le charme des nouvelles conquêtes, l'éclat de leur
nombre, n'offrent-ils pas des plaisirs assez doux ? Pourquoi courir après celui qui nous fuit, et négliger ceux qui se présentent ? Ah! pourquoi ?... Je l'ignore, mais je l'éprouve fortement. (mon pauvre chéri, j'ai bien peur que tu sois amoureux ... NDM*)
Il n'est plus pour moi de bonheur, de repos, que par la possession de cette femme que je hais et que j'aime avec une égale fureur. (tu vois ! NTM) Je ne supporterai mon sort que du moment où je disposerai du sien. Alors tranquille et satisfait, je la verrai, à son tour, livrée aux orages que j'éprouve en ce moment, j'en exciterai mille autres encore.
(...)
Je n'ose tenter aucune démarche; je sens que pour prendre un parti il faudrait être plus calme, et mon sang bout dans mes veines.
(…)
Adieu, ma belle amie; s'il vous vient quelque idée heureuse, quelque moyen de hâter ma marche, faites-m'en part. J'ai éprouvé plus d'une fois combien votre amitié pouvait être utile; je l'éprouve encore en ce moment; car je me sens plus calme depuis que je vous écris : au moins, je parle à quelqu'un qui m'entend, et non aux automates près de qui je végète depuis ce matin. En vérité, plus je vais, et plus je suis tenté de croire qu'il n'y a que vous et moi dans le monde, qui valions quelque chose.
* NDM = Note de Moi
Lire d'autres lettres (ou tout le livre ?...), c'est là
.
23 mai 2007
microcosmos
un peu de musique pour accompagner ta lecture ?
Une lettre de monsieur Jean Henri Fabre (1823-1915) à monsieur Charles Darwin (1809-1882) (trouvée là) :
Monsieur,
Permettez-moi de vous offrir , comme à un Maître de la Science, un exemplaire de mes Souvenirs entomologiques, traitant expérimentalement de l'Instinct chez les Insectes.
Quelques unes de mes recherches vous sont déjà connues, mais dans l'opuscule actuel elles sont complétées par de nouvelles observations; d'autres, en plus grand nombre, paraissent pour la première fois.
Comme le sujet est de nature à intéresser de nombreux lecteurs, j'ai cru devoir abandonner la forme
académique, trop sévère, et laisser courir un peu plus librement ma plume, toutefois, telle qu'elle est, la forme n'enlève rien à la rigoureuse exactitude des faits.
Je serais heureux, Monsieur, si du fond de mon village, je pouvais vous procurer une lecture digne de votre attention.
Peut-être ne serons-nous pas toujours d'accord sur les conclusions à tirer des faits observés; mais ce qui sera en parfaite harmonie chez nous, c'est la profonde admiration pour l'industrie de l'Insecte.
Vous poursuivez avec une noble ardeur la vérité dans les plus hautes sphères, je la poursuis aussi dans mon humble domaine, et je serais assez récompensé de mes efforts si j'ajoutais quelques épis à la moisson.
Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de ma profonde estime et de mes sentiments les plus respectueux.
J.-H. Fabre
Sérignan (par Orange) Vaucluse - 3 Janvier 1880

Jean-Henri Fabre est un entomologiste né en 1823 dans le
petit village de Saint-Léons en Lévézou, Aveyron (département cher à mon coeur), où un musée a été construit en son honneur (Micropolis). Il a sûrement insipré aussi Claude Nuridsany et Marie Pérennou, créateurs du film "Microcosmos". Si tu veux voir la bande annonce de ce merveilleux film, va voir par là.
En farfouinant (oui, c'est un nouveau mot !) j'ai trouvé de merveilleuses photographies d'insectes là (oui, c'est un skyblog, n'en déplaise aux snobs de tous poils !), c'est là que j'ai piqué la photo ci-contre.







