Les carnets du marin Le Hir (remember ?) n'ont pas fini de m'inspirer...

J’ai décidé de ne pas remonter à bord. Ma décision est prise, et rien de ce que tu pourras me dire ne me fera changer d’avis.
Depuis que nous sommes à Tahiti, je suis perturbé, profondément.

gauguin2Nuku Hiva est une île enchanteresse. Le vert des forêts qui te saute à la figure quand tu arrives, ce vert qui est encore plus vert quand le ciel est gris. Les montagnes qui se découpent comme des dents de requin. La mer qui est à la même température que le ventre de ta mère, tu ne sens pas quand tu entres dans l’eau, tu y es bercé comme à l’intérieur de toi.

Les hommes au large visage placide et bonhomme, qui sont toujours heureux, détendus, accueillants. Et les femmes ! Les femmes aux larges hanches qui balancent, les femmes aux longs cheveux qui plongent pour pêcher pour toi et te font griller le poisson sur la plage. Les femmes aux bras ouverts qui te bercent sur leur ventre comme si la fornication n’était plus un péché.

Depuis que je suis né, je croyais que la vie était une longue suite d’épreuves. J’ai vu mon père se voûter sous les caisses qu’il chargeait sur les bateaux dans le port de Brest. Il se levait tous les matins à la nuit et rentrait le soir pour se jeter sur sa paillasse après avoir avalé une soupe et un quignon de pain. J’ai vu ma mère déchirer ses mains sur les filets qu’elle réparait. J’ai vu son visage de madone se creuser et se flétrir quand mon père est mort, étouffé sous un tas de sable qui s’est affaissé après un déchargement trop rapide suivi d’une pluie trop forte. J’ai vu mon oncle, la trogne allumée par l’alcool, sombrer dans la folie et son corps rejeté par la marée, sa grosse bedaine crevée et grignotée par les crabes. Depuis que j’ai 14 ans, je trime sur des rafiots, malmené par des quartiers-maîtres tortionnaires, mal nourri, dormant en pointillés, livré à l’agression des rafales et coups de mer avec pour seule armure une vareuse en coton.

Mais ici, dans les îles du Pacifique, je découvre que la vie peut être douce, simple, sucrée comme un fruit qui soudain n’est plus défendu. L’air est doux comme du miel, léger sur ta peau nue. Tu as faim ? Les poissons pullulent, si près du bord que tu n’as pas besoin de bateau pour pêcher ; les arbres donnent des fruits tout au long de l’année. Tu as soif ? Des ruisseaux frais coulent sur les flancs des volcans. Tu as besoin d’amour ? Souris à la femme de ton voisin, il ne t’en voudra pas.
Comment veux-tu que les missionnaires arrivent à vendre leur soupe ici ? Comment faire accepter à ce peuple la soumission à un Dieu rigoriste et exigeant en leur promettant le paradis ? Ils vivent déjà dans le paradis !

Et puis il y a Heremoana. Lorsqu’elle prononce mon prénom elle avance les lèvres joliment comme pour un baiser. Quand je lui parle, elle ne comprend rien bien sûr, mais le ton suppliant de ma voix la fait rire aux éclats. Lorsque je plonge mon nez dans ses cheveux huilés, je me vois vieil homme assis à l’ombre d’une case, entouré d’enfants couleur de pain trop cuit qui pépient comme une basse-cour. gauguin

Il est illusoire de croire que je peux achever mon service, revenir à Brest avec la Magicienne et m’embarquer à nouveau, libéré de toute obligation envers l’armée, pour revenir à Nuku-Hiva. D’abord rentrer à Brest sera long et périlleux : il faudra repasser le cap Horn et affronter les vents hurlants de l’Atlantique sud. Jusqu’alors, je me fichais pas mal des dangers, ce n’était pas du courage, c’était du fatalisme. Maintenant que je sais combien la vie peut être un plaisir sans fin, je crains de mourir. Ensuite, comment revenir ? Trouverai-je un bateau de commerce qui revienne vers le Pacifique ? Et enfin, j’ai bien compris que les marquisiens vivent dans le présent, sans se poser de questions, sans se donner de contraintes. Dès que j’aurai le dos tourné, ma douce Heremoana se donnera au premier bel homme venu. Et quand je reviendrai elle sera chargée de famille et ne me regardera plus avec cet œil taquin qui m’embrase.

Tu me dis que je risque gros, mais nous ne sommes pas en guerre, ma désertion ne sera pas punie de mort. Si je suis rattrapé, je serai enchaîné dans la cale jusqu’au retour à Brest. Mais je ne serai pas rattrapé. Je vais me cacher dans les montagnes, Heremoana me montera à manger durant quelques jours et je guetterai la Magicienne ; dès qu’elle aura mis les voiles je redescendrai et à moi la belle vie !

Si je te dis ça, à toi, c’est que j’ai une confiance absolue dans ta loyauté, je sais que tu ne vendras pas mon secret auprès des officiers qui organiseront des battues pour me retrouver (par pure jalousie je pense). Et je compte sur toi pour, de retour à Brest, aller voir ma mère et lui dire que je suis heureux et que mon seul regret sera de ne pas la revoir et de ne pas pouvoir l’aider dans ses vieux jours. Mais si elle m’aime, comme je le crois, elle comprendra et pardonnera mon choix.