Bon, cette semaine je n'ai rien écrit pour le blog et c'est une honte ! Mais on ne peut pas être au four et au moulin non plus... Ces derniers jours, j'ai dépensé toute mon énergie créationniste créative à commettre un textounet pour un concours de nouvelles.

Alors que je me lamentais du vide intersidéral de mon blog ce marin matin au petit déjeuner, monsieur de K me dit : "Ben t'as qu'à mettre ton textounet sur ton blog !". Alors pourquoi pas, hein ? D'habitude je n'aime pas donner à lire sur le blog des textes longs (le format ne s'y prête pas je trouve), mais pour une fois... et comme je suis soucieuse de ton confort de lecture, je te donne la possibilité de le télécharger (là LeHir) et de l'afficher sur grand écran ou de l'imprimer. Je te fais confiance hein, va pas coller ton nom en bas et ne l'envoie pas au concours ! (je ne t'ai pas dit de quel concours il s'agit, mais si tu es un peu curieux, tu peux trouver facilement).

La consigne (j'aime ce mot, ça me rappelle quand j'étais à l'école maternelle) : raconter en 2 pages un événement extrait du carnet du marin Le Hir (qui nous était donné à lire sur le site). Les passages en italique sont des citations de ce carnet.

Alors hop ! prends ton souffle, et vogue la galère ! (c'est pas une galère, c'est une frégate)

fregateMixte

Les carnets Jean-François LE HIR, 1er Maître de Timonerie de la Marine Nationale

Le 28 février 1878, alors que nous étions depuis presque deux mois dans le port de Valparaiso au Chili, à 4h du soir, le boulanger, en allant prendre du biscuit à la soute, aperçoit le nommé Lohou, matelot de 3ème classe, pendu avec sa cravate à l'entrée de la soute. On présumait que la mort remontait à 2h environ.

Quand nous avons embarqué, en octobre 1876, à bord de la frégate la Magicienne pour une campagne dans l’océan Pacifique, je laissais sur le quai ma femme avec nos deux enfants, notre fille qui tenait à peine debout, et notre fils, encore à la mamelle.

Parmi les marins qui franchissaient la coupée, j’avais repéré ce Lohou, un garçon frêle et timide à l’air halluciné qui me rappelait mon premier embarquement. Comme moi, sans doute, ce mousse avait le jabot gonflé d’orgueil et une trouille immense qui lui rongeait les tripes. Comme moi à l’époque, il a ressenti un vertige quand la Magicienne est sortie de la rade de Brest. Comme moi, il a dû passer sa première nuit blanche, le coeur vaguement barbouillé d’être bercé par la houle dans son hamac, à imaginer les ports d’Amérique, les sauvages vêtus seulement de plumes sur la tête et le bateau gîtant sous les grains du cap Horn. J’avais remarqué ce gars mais je ne lui avais jamais parlé. Nos regards ont bien dû se croiser, nos mains ont bien dû se frôler lors des chargements de vivres dans les ports d’Amérique du sud, mais je ne faisais pas plus que ça attention à lui ; nous n’étions pas de la même génération : avec mes trente-trois ans, je faisais partie des anciens, lui était un gamin à peine dégrossi.

Une nuit, nous étions à San Francisco, en juin 1877, j’étais assis sur le pont, je ne pouvais pas dormir. Je ne voulais pas penser. Je regardais mes pieds nus posés sur le bois du pont sous la lumière blafarde de la lune, comme deux coquillages monstrueux. Je venais d’apprendre par une lettre de ma chère femme la douloureuse nouvelle de la mort de mon cher fils Jean-François Le Hir. Ce bout de moi braillant, pissant et chiant que j’avais laissé en embarquant, mais que j’avais fait grandir dans mes pensées. J’avais même été plus vite que la musique. Je le voyais déjà galopant dans les rues de Lambé avec une volée de gamins débraillés ; je le voyais dans l’église, le jour de sa communion, la mèche rebelle collée sur son crâne par un peu de salive crachée dans sa main ; je le voyais s’endormant le soir à table, sa tête posée sur ses bras, fatigué d’une journée bien remplie d’aventures extraordinaires comme le sont les journées des enfants.

Le marin Lohou surgit dans le coin de mon champ de vision et vint s’asseoir près de moi.
-    Je sais pour ton fils, dit-il dans un souffle.
Ce genre de nouvelle fait vite le tour d’un équipage.
-    Je suis triste pour toi, ajouta-t-il.
Et nous restâmes ainsi, sans parler, pendant de longues minutes.
Je lui demandai :
-    Tu es d’où toi ?
Parce que, évidemment, nos pensées à tous les deux étaient revenues chez nous. Moi mes pensées étaient assises dans la cuisine, près de ma femme qui avait déjà sans doute fait son deuil de cet enfant, puisque sa lettre avait mis de longues semaines à parvenir jusqu’à moi. Je voulais ne plus penser à la Marie-Jo seule dans la clarté de la lampe, m’attendant en soupirant ; je voulais m’imaginer son chez lui pour changer.
-    Je suis de Saint-Marc.
Saint-Marc, c’est le quartier des marins : les garçons n’ont qu’à suivre la pente naturelle du terrain et débarouler directement dans la rade de Brest pour s’engager dans la Royale. Sa mère, la Katell Lohou, était marchande poisson au marché de Saint-Marc. Tous les jours elle se levait avant l’aube pour aller chercher de lourds paniers au port de Brest et les remontait pour les vendre. Un jour elle n’a plus pu se lever, cassée par de trop lourdes charges. Son fils aîné, le Jean-Marie, s’est engagé dans la marine pour que ses frères et soeurs ne meurent pas de faim.
-    Mais je ne suis pas fait pour cette vie, j’en crève ! Je veux rentrer à Brest. Je ferais n’importe quoi pour gagner ma vie, n’importe quoi mais pas marin !
-    Tu sais, marin ou autre chose, la vie est dure à gagner pour les gars comme nous !

Je me sentais soudain proche de ce garçon, qui était né à quelques kilomètres de chez moi, et qui venait comme ça, spontanément, partager ma peine. Ce « nous » en parlant de lui et moi m’aurait paru incongru il y a quelques heures à peine. Mais là, sous cette lune américaine, étrangers et déracinés, nous étions comme des frères, ou comme père et fils plutôt. Il dut sentir ce que ce « nous » contenait de sympathie et l’air entre nous deux devint soudain plus tiède et plus doux.
-    La vie est dure, sans doute, mais elle serait moins dure à décharger le poisson sur le port de Brest.
Il resta encore de longues minutes sans parler, mais j’attendais la suite, car je sentais bien qu’il avait envie de se confier davantage, que peut-être le dialogue avec un esprit désincarné dans le confessionnal lui manquait. C’est pourquoi je ne disais rien et ne le regardais pas, continuant de fixer devant moi mes pieds aux reflets de cadavre.
-    C’est ce quartier-maître Abgrall, je peux plus le supporter ! je peux plus… Je ne peux plus supporter ses mains sur moi !
Loïc Abgrall était un grand bonhomme parlant et riant fort, qui terrorisait les jeunes mousses et n’entretenait guère de bonnes relations avec les autres marins. Il était colérique et batailleur, plus d’une fois il était rentré d’un quartier libre dans un port avec un œil au beurre noir ou des lèvres tuméfiées.
-    Tu sais, s’il te brusque ou te bouscule de temps en temps, faut pas t’offusquer. Les chefaillons passent leur rogne sur le menu fretin, c’est comme ça, c’est dans l’ordre des choses.
-    Ce n’est pas qu’il me brusque, c’est que…
Et là, sa voix s’est étranglée dans un couinement que j’aurais dû trouver ridicule mais qui m’a fait grossir une boule dans la gorge qui m’empêchait de déglutir. Je sentais ses épaules tressauter et son souffle se saccader, et j’ai réalisé qu’il pleurait.
-    Il use de moi comme de sa femme, réussit-il à expulser, et la honte de ça donne une odeur de pourri à l’air que je respire.

Il n’y avait rien à répondre à ça, évidemment. J’avais eu envie de le prendre dans mes bras, comme j’aurais pris mon fils étranglé d’un gros chagrin à la mort de son chien, mais je sentais bien qu’après ce qu’il venait de me dire ça n’était pas une chose à faire. Nous sommes restés longtemps assis côte à côte, épaule contre épaule, sa respiration s’est peu à peu calmée et je sentais son corps se détendre. Nous avons admiré le trait gris qui commençait à souligner les bâtiments du port vers l’orient. Il serait bientôt l’heure de prendre mon quart. Je dormirais mieux une autre fois.

Dans les semaines qui suivirent, nous ne nous sommes plus parlé, lui parce qu’il avait honte sans doute de s’être laissé aller à pleurer devant moi, et moi parce que j’avais honte pour lui d’avoir assisté à ses pleurs, et honte pour moi d’en avoir été si ému. Et puis nous n’étions pas dans les mêmes équipes de quart, ce qui ne favorisait pas les rencontres. J’aimais toutefois le croiser au détour d’une manœuvre ou au carré, lui sourire, contempler entre nous cette complicité un peu honteuse mais qui réchauffe.
Nous avions repris la route du retour. Tout l’équipage semblait tendu vers cet horizon : rentrer. Ce n’était plus l’exaltation et le rêve du départ, c’était l’impatience et la fébrilité du retour, qui vers sa mère, qui vers sa femme, mais tous vers un seuil de pierre usé par les va-et-vient de ses ancêtres et vers un rameau de buis passé dans un crucifix accroché au dessus d’un couvre-lit blanc.

Nous avions pris la route du retour, et la mort du jeune Jean-Marie Lohou m’a cueilli comme un coup de poing sous le sternum. Je savais que j’allais rentrer au port avec sur mon cœur le poids double de mon fils mort que je ne verrais jamais grandir et du jeune Lohou que je n’avais pas su empêcher de mourir.

Madame de Keravel  - 17/2/2010

Les carnets du marin Le Hir n'ont pas fini de m'inspirer...