Dorothée était assise à son bureau face à son lap-top ouvert et écrivait. Ou plutôt essayait d’écrire. ElleUmmaGumma travaillait à cette nouvelle sur une femme qui écrit et, paradoxalement, ne trouvait pas l’inspiration.
Cette mise en abîme lui donnait un peu le vertige comme ce tableau de Magritte où l’on voit un homme de dos regarder dans un miroir son reflet également de dos.

Pourquoi avait-elle tant de mal avec cette Dorothée ? Elle n’avait pourtant eu aucun mal à se glisser dans la peau de ce chasseur de légendes du XXIIe siècle ou de cette moniale du Xe siècle. Quand elle écrivait l’histoire de Blanche, elle pensait avec Blanche, elle mangeait avec Blanche, elle pleurait avec Blanche, elle devinait sans effort ce que Blanche pensait ou ce qu’elle allait faire. Blanche était sa créature, son double, sa sœur ; Blanche allait de soi et coulait de source. Blanche n’était pas née dans la douleur et vivait sans histoire. Enfin sans histoire, je me comprends, ça serait quand même le comble qu’un personnage de fiction existe sans histoire. Un abîme de nouveau !...

InfiniteCatLa femme écrivain de sa nouvelle restait hermétique, elle ne parvenait pas à s’identifier à elle. Avait-elle des angoisses de page blanche ? Avait-elle une fille qui était rentrée sur la pointe des pieds à 4h30 du matin ? Était-elle ménopausée ?

Hier soir, alors qu’elle était face à son vide d’idées, les doigts stériles et la tête molle, elle avait été submergée par un tsunami de colère. Les stigmates de sa frustration étaient encore visibles sur le plancher brillant du bureau : elle avait envoyé valser d’un revers de main une pile de feuilles blanches qui attendait innocemment à côté de l’imprimante. Les feuilles avaient explosé, éventaillé, voleté, dispersé, éparpillé façon puzzle au quatre coins de la pièce. Un petit paquet de feuilles restait bizarrement plié, érigé en un drôle de monticule, comme un soldat fauché par une rafale de mitraillette et tombé à genoux