Suite à mon week-end à Charleville-Mézières, j'ai enquêté sur Arthur Rimbaud : effectivement, Filaplomb avait raison, il ne portait pas trop sa ville natale dans son coeur ...

Arthur Rimbaud par Ernest Pignon-Ernest

Lettre d'Arthur Rimbaud à Georges Izambard (son professeur de lycée, parti de Charleville, avec qui il s'est lié d'amitié) - Charleville, 25 août 1870 (le 19 juillet, la France a déclaré la guerre à la Prusse, d'où les pioupious, petit nom des fantassins pendant cette guerre de 1870 - Rimbaud a 16 ans)

Monsieur,

Vous êtes heureux, vous, de ne plus habiter Charleville ! - Ma ville natale est supérieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela, voyez-vous, je n'ai plus d'illusions. Parce qu'elle est à côté de Mézières, - une ville qu'on ne trouve pas, - parce qu'elle voit pérégriner dans ses rues deux ou trois cents de pioupious, cette benoîte population gesticule, prudhommesquement spadassine, bien autrement que les assiégés de Metz et de Strasbourg ! C'est effrayant, les épiciers retraités qui revêtent l'uniforme ! C'est épatant, comme ça a du chien, les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers, et tous les ventres, qui, chassepot au coeur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières ; ma patrie se lève !... Moi, j'aime mieux la voir assise ; ne remuez pas les bottes ! c'est mon principe.

Je suis dépaysé, malade, furieux, bête, renversé ; j'espérais des bains de soleil, des promenades infinies, du repos, des voyages, des aventures, des bohémienneries enfin ; j'espérais surtout des journaux, des livres...   
Rien ! Rien ! Le courrier n'envoie plus rien aux libraires ; Paris se moque de nous joliment : pas un seul livre nouveau ! c'est la mort ! Me voilà réduit, en fait de journaux, à l'honorable Courrier des Ardennes, - propriétaire, gérant, directeur, rédacteur en chef et rédacteur unique : A.Pouillard ! Ce journal résume les aspirations, les voeux et les opinions de la population ; ainsi jugez, c'est du propre !... On est exilé dans sa patrie !!! 

Edit quelques heures après :
Filaplomb me fait remarquer le néologisme "patrouillotisme" (sorte de coït surnaturel entre "patrouille" et "patriotisme") (et peut-être même "trouille). Et je me rends compte que j'aurais pu vous donner quelques explications, d'autant que j'ai découvert des mots intéressants à visiter :

Prudhomme (Monsieur Joseph), personnage d’Henri Monnier (la Famille improvisée, comédie, 1831; Grandeur et décadence de M. Joseph Prudhomme, id., 1853; Mémoires de Joseph Prudhomme, récit, 1857), prototype du petit-bourgeois ouvert au progrès, mais dont la curiosité est gâchée par le conformisme, le contentement de soi et la jobardise. (à ne pas confondre avec prud'homme)

prudhommesque adj. Litt. À la fois banal, niais et prétentieux. (de Prudhomme donc, et pas de prud'homme ...)

spadassin n. m. Litt., vieilli Assassin à gages. (et l'adjectif "spadassine" est donc aussi une invention rimbaldienne, de même que "bohémiennerie") (et l'adjectif "rimbaldien" n'est pas une invention keravelienne ...) ("keravelien" par contre est tout à fait inventé ! mais dans 150 ans, qui sait s'il ne sera pas entré dans le dictionnaire ?...)

Et un petit poème de Rimbaud, ça te dirait ?