(Formosa - collection personnelle - droits réservés)

Comme chaque mercredi quand il fait beau, j’ai pris mon vélo et je suis allé sur la digue du break. Mes copains sont tous partis au foot, mais moi le foot j’aime pas trop ça, ou alors dans les buts, pour avoir le temps de penser à autre chose. J’ai d’abord traversé le port. Port de plaisance, avec tous ces petits voiliers balançant les uns contre les autres, comme des mouettes qui se reposent sur l’eau. Port de commerce avec des rails luisants qui traversent la route sans crier gare (il fait faire attention de ne pas glisser dessus en vélo) et ses piles de containers de toutes les couleurs. J’aime lire les inscriptions en passant, un vrai tour du monde. L’odeur de gasoil se mêle à l’odeur de marée, les goélands criaillent en glissant entre les élingues, un bruit de machine, sourd et régulier comme un cœur mécanique, bat la mesure d’on ne sait où. Une fois passée l’écluse Charles de Gaulle, on quitte le port pour se retrouver en pleine nature, enfin du côté gauche au moins, parce que du côté droit, c’est le quai minéralier, et derrière l’aciérie. Mais à gauche c’est la dune, couronnée d’herbes penchées par le vent, le vent qui siffle sans arrêt à tes oreilles. Si tu montes en haut de la dune, tu te retrouves face à l’immensité grise et bleue de la mer du Nord, et là le vent tu le prends comme une gifle. Si tu essaies de crier face à la mer, il refait rentrer ton cri dans ta gorge, comme un bâillon. Je repasse de l’autre côté de la dune, et je m’assois à l’abri. Quand le vent cesse, le petit soleil d’avril chauffe ta peau comme un grand soleil de juillet. J’observe le quai en face de moi, le ballet des ponts roulants qui déchargent le minéralier. Je plisse les yeux, le soleil nimbe les hauts-fourneaux comme une auréole. Je laisse mon esprit divaguer comme un cerf-volant qui danse au bout de son fil.

Formose, fourmi. Une fourmi de dix-huit mètres, je me rappelle du poème appris à la petite école, qu’on récitait en chantonnant. Et je la vois la fourmi, immense, sa carapace comme une armure, noire et brillante ; ses pattes font des cliquetis métalliques quand elle marche. Elle me fait un clin d’œil et je comprends qu’elle m’invite à monter sur son dos. De là haut je suis le maître du monde, je me sens puissant et je ris tout seul.

Formose, métamorphose. La fourmi se métamorphose en catamaran, un bateau fin et blanc, brillant dans le soleil. Le vent fait une jolie musique en faisant claquer les voiles quand je vire de bord et en clique-cliquant les drisses métalliques contre le mat. La proue des flotteurs pénètre comme sans effort dans les vagues en faisant éclater des gerbes de gouttes irisées. Je suis libre, je suis un oiseau, je vole.

Formose, formol. C’est moi à l’école, un fœtus dans un bocal de formol, comme ceux que j’ai vus au muséum d’histoire naturelle, un truc vaguement écoeurant mais fascinant, dont on ne peut détacher ses yeux. Je ne pourrai pas partir sur le catamaran blanc. Je ne pourrai pas partir sur le minéralier Formose, dans la mer de Chine, la pipe au bec, les yeux scrutant l’horizon à la recherche des souvenirs que je dois aller chercher dans les ports exotiques. Il faut que je rentre et que je fasse mes devoirs. Mais un jour, c’est moi qui serai à la passerelle du Formose pour surveiller le déchargement.