La vie de Jérôme Lefebure
uand Jérôme Lefebure est mort, c’est moi qui ai été chargé d’écrire sa nécrologie. Il fallait bien qu’il y en ait un qui s’y colle. Tout le bureau devait assister à sa crémation. Non pas que nous ayons été tous proches de lui, mais c’était une trop bonne occasion de ne pas aller bosser. Comme on voulait faire les choses bien,
on avait fait une collecte pour payer une couronne. Et un abruti avait suggéré que l’un de nous lise un texte en hommage à notre collègue. Tout le monde avait dit « Bonne idée ! » sans penser qu’il allait falloir l’écrire ce texte. On a tiré au sort et c’est tombé sur moi. Me voilà bien !
Si vous aviez connu Jérôme Lefebure, vous sauriez à quel point il est difficile d’écrire ne serait-ce que trois lignes sur cet homme. C’est le genre de personne tellement transparente que votre regard glisse sur elle sans la voir, comme une
éponge sur une toile cirée. Le genre à se faire marcher sur les pieds ou bousculer dans le métro. Le genre à se faire passer devant dans la queue du rayon fromage à la coupe au supermarché. D’ailleurs quand il est mort, au bureau il nous a fallu trois jours pour réaliser qu’il était absent.
Pour commencer, je ne savais même pas son âge. Avec une tête de hibou comme la sienne, il aurait pu avoir aussi bien trente cinq ans que cinquante cinq. J’ai été obligé d’aller fouiller dans les dossiers du DRH pour apprendre qu’il était né à la Garenne-Colombes le 26 décembre 1951. Tu vois, il n’était pas si vieux. Et puis naître un 26 décembre, pas de
bol ! Tout le monde devait zapper son anniversaire … Il était célibataire, bien sûr, et sans enfants, bien évidemment.
Pour essayer de trouver l’inspiration (je n’avais écrit que deux lignes) je suis allé fouiller dans les tiroirs de son bureau. J’y ai trouvé un plan du camping de Berck-Plage. C’est ainsi que j’ai appris qu’il allait tous les ans du 1er au 15 août passer ses vacances dans une caravane garée à demeure dans ce camping. Dans son tiroir j’ai encore trouvé un paquet de mouchoirs en papier et une boîte de pastille Valda. De cela je n’ai rien pu tirer pour la nécrologie. J’ai trouvé la photo d’un chien avec marqué derrière « mon Loulou, 1994-2003 ». Ça m’a fait penser que depuis deux ans il avait l’air encore plus triste.
Finalement, je n’ai pas pu aller aux funérailles à cause d’un ongle incarné.
(toute ressemblance avec une personne existant ou ayant existé serait purement fortuite)
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