"J'ai été frappé par cette évidence, qu'on écoute les mots, mais qu'on peut
voir les voix, elles sont comme des fresques peintes sur l'écran du silence, d'où s'écaille la colère, la souffrance, les regrets, où le silence a sa propre couleur, le rire sa propre luminosité, la réflexion son espace ; quand je relirai mon journal des années plus tard, ce n'est pas grâce aux mots, mais grâce à ces traces invisibles, palpables, que je retrouverai cette soirée-là, et alors je comprendrai que cette soirée n'est rien, qu'elle est partie pour toujours, et que je me souviens non pas du temps passé, mais de son souvenir, gravé en moi, (...) décantées par le filtre de la mémoire, les bribes tombent goutte à goutte, une à une au fond du puits du souvenir, et tout à coup je me souviendrai, au bruit de leur goutte-à-goutte, que c'était un soir de mars, j'étais allé chez Nitti Bhai."

Un bonheur en lambeaux - Nirmal Verma, traduit du hindi par Annie Montaut.

Photo : Madras, Inde, 1971 - Edouard Boubat